"Jean des Farguettes avait presque cent ans. Depuis la mort de ses parents, il vivait seul, au fond de la combe, près du ruisseau.
Quand il montait au hameau pour régler certaines affaires administratives ou visiter de rares compères, il y avait toujours quelques galopins qui s'accrochaient à ses basques. Beaucoup le brocardaient, le traitaient de fada. Les mères morigénaient les insolents. Elles promettaient de plus sérieuses punitions quand les pères seraient mis au courant. Il faut dire que l'air encore altier qu'affichait le vieux solitaire imposait le respect. Et circulait à la veillée une légende qui disait que Jean des Farguettes était le maître des eaux.
De mémoire d'homme, l'eau avait toujours posé problème sur le plateau calcaire où le village était accroché, au bord d'une falaise abrupte qui surplombait l'étroite vallée des Farguettes. (...)
A nouveau, l'eau vint à manquer. C'est alors que Jean des Farguettes eut son heure de gloire. Lui seul connaissait l'emplacement d'une légendaire réserve d'eau que l'on disait tapie sous le plateau depuis des millénaires. C'était cette eau qui débordait au printemps en fusant le long des talus de la combe et transformait le modeste ruisseau en véritable rivière. Le vieux se fit prier. Il jugeait ses semblables trop légers pour apprécier le cadeau à sa juste valeur.
On lui jura reconnaissance éternelle. Alors, il livra l'emplacement du forage à effectuer pour capter l'eau fabuleuse au moyen d'une puissante pompe.
Bien vite, les pires craintes de Jean se réalisèrent car, l'abondance revenue, on oublia les temps de pénurie. (...)
Pendant la nuit, Jean des Farguettes se rendit dans la grange. Il délogea de sous un amoncellement de vieux outils un bâton de dynamite. Vestige de ses actions résistantes pendant la dernière guerre ou des pêches explosives dans la rivière autrefois poissonneuse ? La légende ne le dit pas.
Il gagna le pied de la falaise et, par des sentes secrètes, il s'enfonça dans les entrailles de la terre. En suivant d'étroits boyaux, il atteignit la salle fantastique où s'accumulait l'eau de la source. Il était le seul à avoir contemplé, à la lumière d'un fanal, les concrétions féériques qui l'ornaient. Il pénétra encore plus avant, jusqu'à l'endroit inviolé où l'eau se déversait dans la réserve. Là, il posa sa musette, sortit le bâton de dynamite et mit le feu à la mèche.
Jean des Farguettes et son secret furent ensevelis sous des tonnes de pierre. Et le village fut privé à jamais de l'eau de la source des Fées.
C'est bête un péquin en maillot de bain au bord d'une piscine vide, autant que vaches et veaux près d'un abreuvoir asséché. Quand l'eau est tirée il faut la payer".