(illustrations extraites du livre - site de Philippe Coudray)
Ci-dessous, la réaction de Fabrice à la "notule" (P... de Bib') de "livre et lire" de l'ARALD
Cher M. Juvin,
<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Je viens de feuilleter le dernier numéro de « Livre et Lire », et j'ai vu avec plaisir que vous y aviez consacré une notule à mon livre pour enfants, « La Mèche ». Je vous en remercie bien sincèrement, mais je me permets de ne pas être d'accord avec l'analyse que vous en tirez.
(Je vous prie d'ores et déjà de me pardonner ce qui, dans la présente réclamation, vous apparaîtra peut-être comme de la cuistrerie, mais que voulez-vous, « Livre et Lire » est une feuille de chou régionale, un organe de proximité ! il est donc lu illico, et presque exclusivement, par les personnes prioritairement concernées qui risquent fatalement de trouver à redire...)
Je crois que vous êtes passé à côté de l'ambition de ce livre ; mais je ne vous le reproche pas, au contraire je me remets moi-même en question suite à ce malentendu, puisque cela peut également signifier que c'est MOI qui suis passé à côté de mon ambition, et que je n'ai pas réussi à aboutir dans ce livre l'idée que je m'en faisais. Ma foi, cela me fournit l'occasion de m'expliquer.
Vous dites : « Lila apprend à lire, et c'est peut-être aux enfants du même âge que s'adresse le mystère de ce récit ». Je suis en désaccord formel et radical.
Ce texte, long et pas si simple, ne pourra être accessible aux enfants en apprentissage (6 ou 7 ans) que s'il est accompagné par une lecture d'adulte. Certes, je me suis efforcé, et avec joie, d'écrire à portée de main des plus jeunes, de les faire rire (c'est important) et vous me rendez grand honneur en me prêtant des efforts pour retrouver l'élan de l'enfance, c'est-à-dire sa jugeote, son émerveillement, sa perplexité face à ce que les adultes tiennent pour important (je m'inscris ici dans une tradition que l'on peut qualifier de « Petit-Nicolas », et d'ailleurs j'ai trouvé mon Sempé : Philippe Coudray je n'ai pas lieu de me plaindre de ma fortune graphique...)
Toutefois, je crois, j'espère, que le public susceptible d'y puiser son miel est plus âgé, et surtout plus vaste, que la seule classe de cours préparatoire : des enfants bon lecteurs qui déjà se souviennent de « quand ils étaient petits », des enfants qui le reliront à des âges divers (Noël après Noël ? car un rite se répète, un livre se relit, à la fois identique et différent à chaque répétition), et des adultes.
Car voici la phrase de votre critique que je voudrais discuter par-dessus tout : « On peut regretter que la parole des adultes se borne à refléter la seule véracité du Père Noël ». Autant vous dire franchement la vérité : l'objectif de ce livre était de déflorer bien autre chose, et de constituer une métaphore globale de la littérature jeunesse peut-être de la littérature tout court ; vous mesurez combien l'affaire est sérieuse.
Dans le dernier chapitre, après force considérations sur les adultes qui, sans tout à fait mentir, font semblant à divers égards, Lila avoue qu'elle-même a menti, ou plutôt qu'elle faisait semblant depuis le début du livre : elle n'est pas du tout une petite fille de 6 ans, ni même une petite fille de 12 ans qui se souviendrait de sa prime enfance, comme elle le laisse croire à l'autre bout du livre. Elle est tout bonnement une adulte, et même une mère de famille, une femme qui a conscience qu'elle s'adresse à des petits enfants semblables sans doute à celle qu'elle était autrefois ; une femme qui, pour la bonne cause, comme font tous les auteurs de littérature jeunesse, a fait semblant Lila a joué un rôle pour raconter son histoire. Mais, contrairement à ce que font ordinairement les auteurs pour enfants, elle accepte de révéler in fine la supercherie. Sans me hausser du col indécemment, je tiens ceci pour original.
Car la littérature pour enfants est écrite par les adultes : je crois qu'en disant ceci, je brise un tabou de polichinelle au moins équivalant à « Le Père Noël n'existe pas » : tout le monde le sait, personne ne le dit. En mettant en scène cette profanation majeure, en revanche, je ne m'inscris plus dans aucune tradition de la littérature jeunesse (plutôt dans une mise en abyme et dans un soupçon très « Nouveau roman », par exemple la littérature jeunesse n'ayant pas accompli ce type de révolution moderniste et n'en ayant peut-être pas besoin), mais précisément, La Mèche est un livre sur les traditions qui se perpétuent en se modifiant, paradoxe !